Annuaire IPHC

DEPE | Stratégie scientifique » Ecophysiologie Evolutive (EpE) » Cédric Sueur » Quand les drosophiles font le buzz sur les réseaux

Quand les drosophiles font le buzz sur les réseaux

Dernière mise à jour : mardi 8 mars 2016, par Catherine Berger

L’apprentissage social est un des fondements de nos sociétés humaines complexes. Tous les jours, nous prenons en compte des informations données par nos collègues mais nous devons aussi identifier si elles sont bonnes ou mauvaises afin de ne pas prendre de décisions risquées (traverser la route au feu rouge alors qu’une voiture arrive ou investir sur un mauvais placement en bourse). Quoique ces mécanismes de transmission et d’utilisation d’information aient été étudiés d’abord chez les primates non humains, nous avons montré que les drosophiles, ou mouches du vinaigre, étaient également capables de prendre des décisions basées sur le comportement de leurs congénères. Ainsi, quand des drosophiles ont appris à préférer un site de ponte contenant de la fraise ou de la banane, elles peuvent transmettre par contact tactile cette information à des individus naïfs. Il s’avère que la structure du réseau de contacts qui émerge lorsqu‘individus informés et naïfs interagissent influence la prise de décision de ces derniers, à savoir suivre ou non le choix des individus informés pour le site de ponte. En utilisant l’analyse des réseaux sociaux, nous avons montré que la décision des individus non informés est basée sur le niveau d’homogénéité du réseau social et non simplement sur l’intensité des interactions. Si, dans un groupe, les individus informés interagissent de façon homogène avec des individus naïfs, ces derniers se mettent à pondre sur le même milieu que celui de leurs ‘tuteurs’. Si, en revanche, certains individus informés interagissent beaucoup et d’autres très peu, le réseau social est alors hétérogène et les individus naïfs se mettent à rejeter l’information portée par les individus informés et à pondre préférentiellement sur l’autre milieu. Cette étude suggère donc que la structure des réseaux sociaux peut déformer la perception que l’on a du monde et des opinions et engendrer des prises de décisions contrastées. Ce comportement pourrait être induit par la conjugaison de deux phénomènes observés chez les primates humains et non humains : l’illusion de la majorité et l’aversion à l’ambigüité. D’une part, l’illusion de la majorité se produit quand quelques individus ayant une information minoritaire dans la population donnent l’impression que cette information est majoritaire. Un réseau hétérogène peut ainsi nous mener à amplifier le poids d’une information qui n’est pourtant partagée que par une minorité d’individus du fait de leur grand nombre de connections. D’autre part, un réseau hétérogène induit un certain degré d’ambigüité sur la qualité de l’information au sein d’un groupe et les individus naïfs tendraient alors à éviter l’option ambigüe pour en choisir une autre. Notre étude met donc en avant l’importance des connections entre individus pour l’échange d’informations, la prise de décisions et l’évolution des opinions, et montre aussi que ces mécanismes complexes ne sont pas propres aux sociétés humaines.

Pasquaretta, C., Battesti, M., Klenschi, E., Bousquet, C., Sueur, C., Mery, F. 2016. How social network structure affects decision-making in Drosophila melanogaster. Proceedings of the Royal Society, Series B : Biological Sciences, in press

http://rspb.royalsocietypublishing.org/content/283/1826/20152954